l’Erythrée va mener le plus long combat pour l’indépendance du continent africain. Pendant plus de trente ans, les résistants érythréens ont lutté pratiquement seuls contre tous. Comment quelques combattants africains sont-ils venus à bout des plus grandes puissances mondiales : Etats-Unis, Europe, Union Soviétique… ? Quels étaient les enjeux de cette lutte ? Mohamed Hassan retrace avec nous l’aventure épique de la libération de l’Erythrée. Mais avant il nous dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l’Erythrée.

 

Première Partie

La Corne de l’Afrique est une des régions les plus meurtries du continent : guerres incessantes, famine, pauvreté… Des images que tout le monde connaît. Mais peu de gens savent que l’Erythrée estime possible de sortir de ce cercle infernal, de résoudre les conflits par le dialogue et d’atteindre un important niveau de développement. On pourrait s’en réjouir. Pourtant, aux yeux de la communauté internationale, l’Erythrée est un Etat paria, mis au banc des accusés du Conseil de Sécurité de l’ONU ! En quoi ce pays, dont personne ne parle, menace-t-il les puissances occidentales ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l’Erythrée. | Interview réalisée par:Grégoire Lalieu & Michel Collon.

L’Erythrée serait-elle la source de toutes les violences dans la Corne de l’Afrique ? C’est ce que semble penser le Conseil de Sécurité des Nations Unies qui a récemment voté des sanctions contre ce pays. L’Erythrée est notamment accusée de fournir des armes aux rebelles somaliens.

Ces sanctions reposent sur une campagne mensongère visant à déstabiliser le gouvernement érythréen. Il y a un embargo sur la fourniture d’armes vers la Somalie depuis 1992, des experts internationaux sont présents sur place pour contrôler la situation et il existe aujourd’hui, pour toute arme, un numéro de série qui permet d’assurer sa traçabilité. Malgré toutes ces dispositions, le Conseil de Sécurité n’a pas plus de preuves sur ce présumé trafic qu’il n’en avait sur les armes de destruction massive en Irak ! Par contre, vous retrouvez encore une fois Washington derrière ce type de campagne mensongère. Pourtant, même le secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires africaines des Etats-Unis, Johnnie Carson, n’y croit pas. La vérité, explique-t-il, c’est que la Somalie est en guerre depuis vingt ans et regorge d’armes. N’importe qui peut en vendre ou en acheter sur le marché noir. Les rebelles somaliens n’ont donc pas besoin de l’Erythrée pour s’approvisionner.

L’Erythrée est également accusée d’entretenir des tensions avec Djibouti sur un différend frontalier. Il y a d’ailleurs eu un accrochage entre les deux armées en 2008.

L’Erythrée n’a jamais manifesté la moindre revendication territoriale sur Djibouti. Comme la plupart des frontières en Afrique, celle qui sépare les deux pays a été tracée par les puissances coloniales. Elle a donc été marquée il y a bien longtemps et n’a jamais été discutée.
Cet « incident » de 2008 est une pure fabrication de l’administration Bush. Tout a commencé au mois d’avril lorsque le président érythréen, Isaias Afwerki, a reçu un appel téléphonique de l’émir du Qatar. Ce dernier rapportait une plainte du président djiboutien, Ismail Omar Guelleh : l’Erythrée amasserait des troupes à la frontière. Or, le président Afwerki n’avait rien ordonné à son armée et a été très surpris par cet appel. Pourquoi son homologue djiboutien passait-il par une tierce partie ? Isaias Afwerki proposa tout de même de rencontrer Guelleh à Djibouti, en Erythrée ou même au Qatar s’il le souhaitait. Le président djiboutien ne répondit pas à l’invitation.

Quelques semaines plus tard, le 11 juin 2008, des soldats de l’armée de Djibouti attaquèrent des troupes érythréennes à la frontière. Un bref combat s’engagea causant une trentaine de morts et des dizaines de blessés de part et d’autre. Le président djiboutien clama aussitôt que l’Erythrée avait attaqué son pays. Avec une rapidité déconcertante, les Etats-Unis produisirent un communiqué condamnant l’ « agression militaire de l’Erythrée contre Djibouti ». Le Conseil de Sécurité des Nations Unies fit aussitôt écho à cette condamnation. Et ce n’est qu’ensuite qu’il proposa d’envoyer une commission d’experts pour analyser la situation sur place et établir les faits. Pourquoi le Conseil de Sécurité a-t-il mis la charrue avant les bœufs ? Sur quoi se basaient ses accusations ? Il n’y a pas de différend entre l’Erythrée et Djibouti. Les peuples de ces deux pays ont toujours été en bonnes relations. Mais une fois de plus, les Etats-Unis manipulent la communauté internationale et le Conseil de Sécurité pour faire pression sur l’Erythrée.

Comment expliquer l’attitude de Djibouti ?
Le président Ismail Omar Guelleh n’a pratiquement pas de base sociale. Il est seulement maintenu au pouvoir grâce au soutien de puissances étrangères. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Cela explique notamment pourquoi il y a tant de soldats étrangers à Djibouti. Par exemple, les Etats-Unis n’ont qu’une base militaire en Afrique, et elle se trouve à Djibouti. Ce petit pays abrite également des contingents d’autres nations et la plus grande base française du continent.
Guelleh est donc totalement dépendant de Washington. Si les Etats-Unis ont besoin de lui pour créer une nouvelle crise dans la région, il s’exécute. C’est devenu une spécialité US : fomenter des problèmes pour ensuite proposer de les résoudre. Ici, les Etats-Unis cherchent à faire passer l’Erythrée pour un pays belliqueux qui serait la cause de tous les problèmes dans la Corne de l’Afrique.

Pourquoi les Etats-Unis veulent-ils marginaliser l’Erythrée ?
Le gouvernement érythréen a une vision pour son propre pays et pour la région : il est possible d’atteindre un bon niveau de développement et de résoudre les conflits par le dialogue si on se débarrasse des interférences des puissances étrangères. Si vous regardez la crise en Somalie, l’Erythrée a toujours prôné de rassembler tous les acteurs politiques de ce pays autour d’une table pour dialoguer. Pour trouver une solution au conflit et reconstruire la Somalie, l’Erythrée propose également d’impliquer la société civile : femmes, vieillards, chefs religieux… Rassembler tout le monde au delà des clivages pour rebâtir un pays qui n’a plus de gouvernement depuis vingt ans. Cette méthode serait certainement efficace pour ramener la paix dans le pays. Mais, de leur côté, les Etats-Unis ont volontairement maintenu la Somalie dans le chaos. En 2007, ils ont même ordonné à l’armée éthiopienne d’attaquer Mogadiscio alors que la paix était revenue. Et au bout du compte, c’est l’Erythrée qui est sanctionnée par l’ONU !

En fait, les Etats-Unis craignent que la vision érythréenne ne fasse des adeptes dans la Corne de l’Afrique. Cela signifierait la fin de l’ingérence américaine dans cette région stratégique. Washington cherche donc à mettre l’Erythrée en quarantaine pour éviter que le « virus » se propage. C’est une technique que les Etats-Unis ont toujours appliquée et que Noam Chomsky a étudiée. Il parle de « théorie de la pomme pourrie » : si une pomme pourrit dans un panier, il faut vite la retirer avant que les autres pommes pourrissent à leur tour. C’est pourquoi les Etats-Unis ont toujours cherché à renverser des gouvernements (avec ou sans succès) : Castro à Cuba, Allende au Chili, le Laos dans les années 60… Chomsky remarque que Washington intervient alors sous prétexte d’assurer la « stabilité » du monde. Mais cette « stabilité », nous explique-t-il, signifie « sécurité » pour les multinationales et les classes dirigeantes.

Pour Washington, l’Erythrée est donc la pomme pourrie de la Corne de l’Afrique ?
Tout à fait. Mais le véritable ennemi de la région, c’est l’impérialisme. Particulièrement l’impérialisme US. L’Erythrée souhaite donc que les pays de la Corne de l’Afrique se débarrassent des ingérences des puissances néocoloniales et développent un projet commun. La Corne de l’Afrique jouit d’une position géographique très avantageuse : elle est à la fois connectée aux pays du Golfe et à l’Océan Indien où s’effectue la majeure partie du commerce maritime mondial. Elle dispose également de nombreuses ressources : minerais, gaz, pétrole, biodiversité… Si les pays de cette région se libéraient du néocolonialisme et unissaient leurs efforts, ils parviendraient à sortir de la pauvreté. Voilà ce que souhaite l’Erythrée pour la Corne de l’Afrique. Bien évidemment, les Etats-Unis ne souhaitent pas que ce projet voie le jour car ils pourraient faire une croix sur le contrôle de cette région stratégique et sur l’accès à ses matières premières. Washington essaie donc de faire pression sur le président Isaias Afwerki pour qu’il change sa politique. En fin de compte, l’Erythrée, qui a dû mener un long combat pour obtenir son indépendance en 1993, lutte encore aujourd’hui pour protéger sa souveraineté nationale.

Le combat pour l’indépendance mené par l’Erythrée est le plus long de l’histoire de l’Afrique. Le pays a d’abord été colonisé par les Italiens en 1869. Comment l’Italie, qui n’était pas un grand empire colonial, s’est-elle retrouvée en Erythrée ?
Il faut replacer cela dans le contexte de l’Europe au 19ème siècle. A l’époque, le vieux continent était le théâtre d’une lutte sans merci entre les puissances impérialistes pour le contrôle des colonies et de leurs matières premières. Il y avait déjà une très forte rivalité entre la France et la Grande-Bretagne. Et l’unification de l’Italie en 1863 puis celle de l’Allemagne en 1871 firent apparaître de nouveaux concurrents de taille. De plus, le monde capitaliste connut sa première crise majeure en 1873. Cette crise entraîna le démantèlement progressif de l’empire ottoman et exacerba encore plus les appétits rivaux des puissances européennes. L’Allemagne, par exemple, voulait profiter du démantèlement de l’empire ottoman pour acquérir de nouvelles colonies. De leur côté, les Britanniques soutenaient Istanbul pour bloquer l’expansion allemande.

Le chancelier Bismarck décida donc d’organiser la conférence de Berlin en 1885. C’est un événement majeur dans l’histoire du colonialisme : alors que jusque là, elles s’étaient surtout installées sur les côtes de l’Afrique pour y établir des comptoirs commerciaux, les puissances européennes projetèrent lors de cette conférence de coloniser graduellement l’ensemble du continent. Ainsi, pour éviter de nouveaux conflits et relancer l’économie capitaliste, l’Europe se mit d’accord sur le partage du gâteau africain. Durant ces discussions, la Grande-Bretagne encouragea les Italiens à s’installer dans la Corne de l’Afrique. La stratégie des Britanniques était d’inviter une puissance coloniale pas très menaçante (l’Italie) pour bloquer l’expansion de concurrents plus sérieux (la France et l’Allemagne).

L’Europe se partagea l’Afrique mais au début du 20ème, l’Ethiopie était le seul pays indépendant du continent. Pourquoi ? 
Cette particularité résulte d’un compromis entre les Français et les Britanniques. Les premiers avaient pour projet de s’étendre de Dakar à Djibouti. Or, les seconds ambitionnaient de déployer leur empire du Caire au Cap, en Afrique du Sud. Si vous observez une carte de l’Afrique, vous verrez qu’immanquablement, ces projets coloniaux étaient amenés à se télescoper. Pour éviter un conflit qui aurait entraîné de grosses pertes dans les deux camps, la France et la Grande-Bretagne ont décidé de ne pas coloniser l’Ethiopie. Mais les impérialistes n’ont pas pour autant renoncé à ce territoire. Ils ont soutenu et armé Menelik II qui régnait sur une des régions les plus riches d’Ethiopie. Avec le soutien des puissances coloniales, Menelik II a pris le pouvoir dans toute l’Ethiopie et permis aux Français et aux Britanniques d’avoir accès aux ressources de son empire.

Finalement, si l’Ethiopie était le seul pays à ne pas être colonisé, on ne peut pas dire pour autant qu’elle était indépendante ! Celui qui se faisait appeler Menelik II, Negusse Negest d’Ethiopie, lion conquérant de la tribu de Judah, élu de Dieu, n’était qu’un agent des puissances impérialistes, incapable de bâtir un Etat moderne. Il avait été choisi notamment parce que c’était un chrétien orthodoxe et qu’il provenait d’une des régions les plus riches d’Ethiopie. Menelik II dirigeait donc un régime minoritaire dans un système féodal où la majorité des nationalités n’avaient aucun droit. L’esclavage y était pratiqué. Tout cela a créé de nombreuses inégalités qui se ressentent encore aujourd’hui en Ethiopie.

L’Erythrée, par contre, fut colonisée par l’Italie. Mussolini déclara même plus tard qu’elle serait le cœur du nouvel empire romain. Quels furent les effets de la colonisation italienne en Erythrée ?
Quand elle colonisa l’Erythrée, l’Italie comptait trop de paysans dans ses frontières. Beaucoup ont émigré en Suisse ou en France. Et d’autres sont partis s’installer en Erythrée. Avec son paysage de carte postale et son climat agréable, la nouvelle colonie italienne en faisait rêver plus d’un. Des colons se sont implantés sur place avec les paysans. La bourgeoisie italienne a alors beaucoup investi en Erythrée. La situation géographique de cette colonie l’intéressait particulièrement. En effet, le pays a de longues côtes bordant la mer Rouge. Il est proche du Canal de Suez au nord et du détroit de Bab-el-Mandeb au sud : un des couloirs de navigation les plus fréquentés du monde, reliant la mer Rouge à l’Océan Indien.
Les Italiens ont donc investi en Erythrée et développé des plantations, des ports, des infrastructures… Pour vous donner une idée du niveau de développement de cette colonie, lorsque les Britanniques vont envahir l’Erythrée durant la Seconde Guerre mondiale, ils vont carrément démonter des usines pour les emporter !

On paraît loin des pillages habituels ou des mains coupées du Congo belge. L’Erythrée était-elle une exception dans le monde impitoyable du colonialisme ?
Il y a eu des aspects positifs mais il ne faut pas se leurrer, le colonialisme italien restait un concept discriminatoire où les Noirs n’avaient pas beaucoup de droits par rapport aux Blancs. Pourquoi ? En fait, quand l’Italie s’est emparée de l’Erythrée et d’une partie de l’actuelle Somalie à la fin du 19ème siècle, elle a tenté de poursuivre son expansion en Ethiopie. Mais les soldats italiens ont été vaincus par Menelik II durant la bataille d’Adoua en 1896. Dans les années suivantes, l’idéologie fasciste s’est développée au sein de l’intelligentsia italienne avec la volonté de restituer l’honneur du pays qui avait été vaincu par des Noirs. Le colonialisme italien était donc très raciste envers ces derniers. La population érythréenne avait été intégrée au projet colonial mais en tant que classe inférieure.

D’ailleurs, le fascisme italien (qui arrive au pouvoir en 1922) était avant tout basé sur un racisme anti-noir, il n’était pas antisémite comme le fascisme allemand. Des juifs ont travaillé au sein d’organisations fascistes en Italie ! Et Mussolini avait une maîtresse juive. Imaginez cela pour Hitler ! Ce n’est que plus tard, vers la fin des années trente, que l’Italie va commencer à persécuter les juifs. D’abord, parce que Mussolini s’était rapproché d’Hitler. Ensuite, parce que le parti fasciste italien avait besoin d’un second souffle. Il utilisa donc la communauté juive comme bouc émissaire pour mobiliser la population italienne.

Finalement, les fascistes italiens ont eu leur revanche sur l’Ethiopie : en 1935, les troupes de Mussolini envahirent le seul pays non colonisé de l’Afrique.
Oui, même si l’occupation de l’Ethiopie ne dura pas très longtemps. En 1941, en pleine guerre mondiale, l’armée britannique chassa les Italiens de la région et les Alliés prirent le contrôle de la Corne de l’Afrique. Au lendemain de la guerre, si l’Ethiopie retrouva son « indépendance », le sort de l’Erythrée, par contre, fit débat.
L’Union soviétique souhaitait que cette colonie obtienne son indépendance. De leur côté, comme ils l’avaient fait un peu partout, les Britanniques souhaitaient diviser le pays en deux sur base de la religion : les musulmans devaient rejoindre le Soudan et les chrétiens orthodoxes l’Ethiopie. Il est intéressant de noter que l’Eglise éthiopienne était favorable à cette option et faisait pression sur les chrétiens d’Erythrée pour qu’ils l’acceptent. Elle leur disait que s’ils refusaient, ils ne seraient pas enterrés et leur âme ne rejoindrait pas le paradis. Malgré tout, les chrétiens d’Erythrée refusèrent : ils se sentaient Erythréens avant toute chose ! Ce sentiment d’appartenance s’explique notamment par le fait que les Italiens, à l’inverse de nombreuses puissances impérialistes, avaient intégré le peuple érythréen au projet colonial sans distinction ethnique. Mais finalement, ce fut la troisième option qui l’emporta, celle des Etats-Unis : l’Erythrée devait être intégrée à l’Ethiopie dans un système fédéral.

Pourquoi les Etats-Unis soutenaient-ils cette option ?
Sa position géographique avait conféré à l’Erythrée une grande importante aux yeux de Washington pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dès les années 40, le Pentagone et des firmes d’armement privées développèrent d’importants projets dans le pays : une ligne d’assemblage d’avions, des ateliers de réparation, une force navale… Et surtout, dans les années 50, les services de renseignement américains établirent dans sa capitale Asmara une de leurs plus importantes bases de télécommunication à l’étranger. A l’époque, il n’y avait pas de surveillance satellite comme aujourd’hui et les systèmes d’écoute avaient une portée limitée. Mais depuis l’Erythrée, vous pouviez surveiller ce qui se passait en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Golfe et même dans certaines parties de l’Union soviétique.
Les Etats-Unis plaidèrent donc pour que l’Erythrée soit rattachée à l’Ethiopie, qui était un allié de Washington. John Foster Dulles, une figure éminente de la politique américaine, dirigeait le bureau des Affaires Etrangères. Il reconnut dans un débat du Conseil de Sécurité : « Du point de vue de la justice, les opinions du peuple érythréen doivent être prises en considération. Néanmoins, les intérêts stratégiques des Etats-Unis dans le bassin de la mer Rouge, et les considérations pour la sécurité et la paix dans le monde, rendent nécessaire que ce pays soit rattaché à notre allié, l’Ethiopie ». Voilà comment fut réglé le sort de l’Erythrée. Avec de lourdes conséquences : la plus longue lutte pour l’indépendance en Afrique allait commencer…

A suivre dans les prochaines semaines, les deuxième et troisième parties de notre interview sur l’Erythrée. Avec Mohamed Hassan, nous retracerons les trente ans d’un combat épique mené par les résistants. Nous découvrirons les enjeux de la révolution érythréenne, ses similitudes avec Cuba. Nous aborderons également la question des droits de l’homme en Erythrée, objet d’attaques des puissances occidentales. Enfin, nous analyserons ce fameux paradoxe africain : tant de richesses pour une population si pauvre.

Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :
– Dan Connell, Against All Odds. A Chroincle of the Eritrean Revolution , The Red Sea Press, Inc, 1997
– Firebrace & Holland, Never Kneel Down, Spokesman, 1984.

En 1950, sur décision de l’ONU et suivant la volonté des Etats-Unis, l’Erythrée devient donc une entité autonome fédérée à l’Ethiopie. Comment se passe la cohabitation ?
Plutôt mal. Cette décision n’avait aucun sens car elle amenait deux systèmes incompatibles à vivre ensemble. Vous aviez d’un côté l’Erythrée, qui avait bénéficié du développement du colonialisme italien et où avait émergé une certaine classe ouvrière avec une conscience politique. De l’autre côté, il y avait l’Ethiopie dirigée par l’empereur Hailé Sélassié. C’était un régime féodal, sans Constitution, qui pratiquait encore l’esclavage et où il n’y avait pas de droits politiques. Mais comme c’était un système fédéral, l’Erythrée gardait d’une part son propre drapeau et son parlement, et d’autre part ses syndicats, ses journaux indépendants… Autant de choses qui étaient interdites en Ethiopie !

Cette étrange cohabitation allait indirectement conduire à une tentative de coup d’Etat contre l’empereur Sélassié. En effet, des officiers éthiopiens voyageaient en Erythrée et constataient de grosses différences par rapport à leur propre pays. De plus, le mouvement panafricain et la vague des indépendances faisaient évoluer les mentalités sur tout le continent. Certains Ethiopiens commençaient à percevoir que leur régime était arriéré. Parmi eux, le jeune Girmame Neway. Il avait étudié aux Etats-Unis et avait servi comme gouverneur dans certaines provinces de l’empire éthiopien. Avec l’aide de son frère qui faisait partie des gardes du corps de Sélassié, il tenta un coup d’Etat en 1960, alors que l’empereur était en visite au Brésil. Mais l’armée éthiopienne ne suivit pas le mouvement et le coup échoua. A son retour, Sélassié avait deux options : ou bien il maintenait la fédération avec l’Erythrée et offrait à son peuple les mêmes droits que ceux dont jouissaient les Erythréens ; ou bien il annexait complètement l’Erythrée. La première option aurait été un suicide politique pour Sélassié. Donc, en 1962, l’Ethiopie annexa totalement l’Erythrée.

Avec le soutien implicite des Nations Unies. Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas protesté ?
Oui, c’est assez incroyable. Quand Sélassié a annexé l’Erythrée, il a ordonné l’arrestation d’éditeurs de journaux, envoyé des leaders nationalistes en exil, banni les syndicats et interdit l’usage des langues natives d’Erythrée dans les écoles et pour les transactions officielles. Il a également délocalisé les industries basées à Asmara pour les réimplanter à Addis Abeba. L’idée était de faire venir les travailleurs érythréens en Ethiopie et de dépeupler l’Erythrée pour en faire une base militaire. De plus, alors que des troupes éthiopiennes encerclaient l’Assemblée et que des jets survolaient la ville d’Asmara, le parlement érythréen a été contraint dans l’humiliation de voter sa propre dissolution.

L’Erythrée a protesté vigoureusement et demandé la médiation de l’ONU qui a répondu : « Votre requête doit d’abord passer par le gouvernement fédéral », c’est-à-dire par l’empereur Sélassié lui-même ! Autrement dit, le régime éthiopien avait la bénédiction des puissances impérialistes et particulièrement des Etats-Unis qui dominaient l’ONU. L’empereur Sélassié était soutenu de toutes parts et en profitait pour se donner une bonne image, celle du père du continent africain. Personne n’allait s’opposer à lui, pour le plus grand malheur des Erythréens.

Deuxième Partie

La Corne de l’Afrique est une des régions les plus meurtries du continent : guerres incessantes, famine, pauvreté… Des images que tout le monde connaît. Mais peu de gens savent que l’Erythrée estime possible de sortir de ce cercle infernal, de résoudre les conflits par le dialogue et d’atteindre un important niveau de développement. On pourrait s’en réjouir. Pourtant, aux yeux de la communauté internationale, l’Erythrée est un Etat paria, mis au banc des accusés du Conseil de Sécurité de l’ONU ! En quoi ce pays, dont personne ne parle, menace-t-il les puissances occidentales ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l’Erythrée. | Interview réalisée par: Grégoire Lalieu & Michel Collon

Comment l’Ethiopie est-elle devenue un allié privilégié des Etats-Unis ?
Dans les années 40, les Etats-Unis voulaient affaiblir leurs concurrents européens et ont commencé à s’intéresser à l’Afrique. Mais les Français et les Britanniques possédaient déjà de nombreuses colonies sur ce continent. L’Ethiopie, par contre, n’avait pas été colonisée. Pour Washington, elle était donc la porte par laquelle elle allait pouvoir s’immiscer en Afrique pour asseoir son influence et concurrencer les puissances coloniales. L’Ethiopie féodale allait ainsi devenir une marionnette des Etats-Unis, participant à des guerres au Congo, en Corée… Ensuite, lorsque la plupart des pays africains sont devenus indépendants dans les années 50 et 60, Washington a fait pression pour que l’Organisation de l’Unité Africaine nouvellement créée soit basée en Ethiopie. Cela allait permettre aux Etats-Unis d’exercer un contrôle sur tout le continent. Comme pour le Chah d’Iran ou Israël au Moyen-Orient, l’Ethiopie était donc un gendarme US en Afrique, mais un gendarme arriéré.

Après avoir épuisé les moyens diplomatiques auprès de la communauté internationale et organisé des manifestations pacifistes, l’Erythrée va mener une lutte armée.
Oui, d’abord menée par le Front de Libération de l’Erythrée (FLE). Le FLE rassemblait divers groupes nationalistes qui voulaient l’indépendance. Sur le plan politique, ce mouvement était dominé par des intérêts bourgeois et son analyse socio-économique était faible. Sur le plan militaire, le FLE transposa le modèle de résistance algérien, un système où les groupes armés étaient divisés par région. C’était une grossière erreur tactique. D’abord, parce que la plupart du temps, les unités réparties sur les différentes régions ne parlaient pas la même langue. Ainsi, pendant que vous combattez pour l’indépendance d’un Etat, vous contribuez également à créer des divisions qui un jour menaceront cet Etat ! De plus, cette scission de la résistance en groupes autonomes provoquait des problèmes de coordination que l’ennemi pouvait exploiter. Par exemple, quand un groupe d’une région était attaqué, ses voisins ne lui venaient pas en aide. Pour l’armée éthiopienne, il était donc beaucoup plus facile de combattre séparément des groupes isolés les uns des autres.

Le manque de vision politique du FLE, sa stratégie militaire et ses divisions internes entrainèrent le déclin du mouvement. Mais dans les années 70, des musulmans et des chrétiens progressistes membres du FLE décidèrent de fonder leur propre groupe. Le Front de Libération du Peuple d’Erythrée (FLPE) était né. D’inspiration marxiste, ce mouvement avait tiré les leçons de son prédécesseur. Le FPLE savait qu’il était nécessaire de mobiliser toute la population ensemble plutôt que de créer des divisions. Il avait également une vision politique beaucoup plus pointue reposant sur une analyse pertinente de la société érythréenne. Plus qu’une lutte armée, le FPLE a donc amorcé une véritable révolution : émancipation des femmes, organisation de conseils démocratiques dans les villages, réforme agraire, éducation… Tout cela a permis de mobiliser le peuple érythréen derrière les combattants du FPLE. C’était absolument nécessaire pour que l’Erythrée gagne son indépendance.

Pourtant, le combat semblait perdu d’avance. L’Ethiopie était soutenue de toutes parts et l’Erythrée luttait pratiquement seule contre tous.
En effet. L’Ethiopie était soutenue par les Etats-Unis, mais aussi par Israël qui voulait nouer des alliances avec des pays non arabes dans la région. D’ailleurs, durant la tentative de coup d’Etat contre Sélassié en 1960, ce fût grâce à Israël que l’empereur, en voyage au Brésil, put établir rapidement un contact avec un général et faire capoter la rébellion. Ensuite, l’Ethiopie présenta la résistance érythréenne comme une menace arabe pour la région et put compter là encore sur le soutien de l’Etat hébreu. Des spécialistes israéliens de la contre-révolution entraînèrent une force d’élite éthiopienne d’environ cinq mille hommes connue sous le nom de « Brigade Flamme ».

L’Europe aussi soutenait l’Ethiopie, en lui fournissant des armes. Mais le gouvernement éthiopien était surtout le principal bénéficiaire de l’aide européenne destinée à l’Afrique. Enfin, l’empereur Sélassié avait une présence très forte sur le continent africain, ce qui ne jouait pas en faveur des Erythréens. Je vous ai expliqué comment les Etats-Unis ont fait pression pour que l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) soit installée en Ethiopie. Dans les années 60, pour éviter que des guerres civiles n’éclatent partout sur le continent, cette organisation a décrété que les frontières héritées du colonialisme n’étaient pas discutables. Bien évidemment, cette décision n’a pas été appliquée au cas de l’Erythrée. Les revendications de l’Ethiopie sur ce territoire n’avaient pourtant aucune légitimité. C’était comme si l’Italie revendiquait la France sous prétexte que la Gaule avait fait partie de l’empire romain ! Mais Sélassié avait tout l’Occident derrière lui et son influence en Afrique était telle que l’OUA ferma les yeux.

En 1974, après 44 ans de règne, l’Empereur Sélassié est finalement renversé par une révolution socialiste. Mais le nouveau gouvernement éthiopien n’accorde pas son indépendance à l’Erythrée. Pourquoi ?
La révolution éthiopienne était le fruit d’une alliance entre des civils aux idées progressistes et des militaires. Mais très vite, des divisions sont apparues dans ce mouvement. En effet, lorsque les soldats ont pris le pouvoir, les étudiants et les intellectuels révolutionnaires ont rapidement demandé que l’armée opère une transition vers un gouvernement civil. Par ailleurs, ils soutenaient le droit à l’indépendance de l’Erythrée. Mais la junte militaire au pouvoir, appelée Derg, restait très chauvine : pas question d’abandonner le territoire érythréen. De plus, les soldats n’entendaient pas laisser le pouvoir aux civils. L’armée lança donc une campagne d’arrestation et d’assassinats qui, selon Amnesty International, fit plus de dix mille morts, principalement des intellectuels et des étudiants. La révolution éthiopienne fut ainsi purgée de ses éléments les plus progressistes et les militaires prirent définitivement le pouvoir.

A la tête du Derg, il y avait le lieutenant colonel Mengistu Haile Mariam. Il venait d’un milieu modeste, son père était soldat et sa mère servante. Au pouvoir jusqu’en 1991, Mengistu imposa un régime totalitaire et entreprit la militarisation du pays. Bien évidemment, il ne voulait pas entendre parler d’une quelconque autonomie pour l’Erythrée et réprima sévèrement la résistance. Finalement, avec cette révolution, l’Ethiopie passa d’une dictature à une autre. Et en pleine guerre froide, ce pays qui jusque là avait été un allié stratégique des Etats-Unis, bascula dans le giron soviétique. Moscou apporta alors un soutien militaire très important à Mengistu dans sa répression de la résistance érythréenne.

Vingt ans plus tôt, l’Union soviétique était pourtant favorable à l’indépendance de l’Erythrée. Comment expliquez-vous ce changement ?
Tout d’abord, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Moscou soutenait l’indépendance de l’Erythrée car l’annexion de ce pays par l’Ethiopie faisait l’affaire des Etats-Unis. Evidemment, lorsque l’Ethiopie devint un allié de l’Union soviétique, Moscou vit les choses différemment. De plus, les Soviétiques avaient une meilleure connaissance du monde et de la Corne de l’Afrique au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. A l’époque, ils savaient qu’en tant qu’ancienne colonie, l’Erythrée avait des revendications légitimes. Mais par la suite, la politique étrangère de Moscou changea et devint stupide. Sa vision du monde était étriquée.

En effet, dans les années 50, le dirigeant Nikita Khrouchtchev développa une nouvelle théorie particulière sur la manière dont l’Union soviétique devait soutenir les révolutions socialistes en Afrique : les pays africains n’avaient pas besoin d’un parti d’avant-garde pour guider leur révolution, l’Union soviétique serait leur parti d’avant-garde ! Khrouchtchev entendait donc transposer le modèle de révolution russe aux pays africains sans vraiment tenir compte de leurs spécificités. On pourrait dire les choses autrement : les Soviétiques avait créé une chaussure à leur pied et ils pensaient que cette chaussure irait à tout le monde ; et si votre pied était trop grand, alors il suffisait de couper un orteil pour qu’il s’adapte ! La théorie de Khrouchtchev était aussi ridicule que cela. Ca explique pourquoi l’Union soviétique n’avait pas une bonne vision de ce qui se passait dans la Corne de l’Afrique et soutenait l’Ethiopie. C’était une grave erreur.

Quel fut l’impact sur la résistance en Erythrée ?
Jusque là, les combattants érythréens avaient obtenu des succès notoires. La population soutenait la résistance. Beaucoup rejoignaient les rangs des combattants, notamment parce que l’armée éthiopienne s’en prenait régulièrement à la population : villages incendiés, civils massacrés… Plutôt que d’effrayer les Erythréens, ces représailles confortaient l’idée que la cohabitation avec l’Ethiopie n’était pas possible et que la lutte pour l’indépendance était indispensable. En 1975 par exemple, de nombreux jeunes rejoignirent le FPLE après l’exécution de 56 étudiants érythréens.
De plus, la stratégie développée par les résistants était devenue très sophistiquée. Un exemple : l’Erythrée n’avait pratiquement aucun soutien et luttait seule contre tous, ce qui posait un problème pour l’approvisionnement en armes. A défaut d’allié, le FPLE fit de son ennemi son principal soutien ! Les combattant menaient des attaques de guérilla contre les soldats éthiopiens et à chaque victoire remportée, ils récupéraient les armes de leurs ennemis. Au fil des années, la résistance allait ainsi devenir beaucoup mieux équipée, disposant même d’une artillerie lourde. Imaginez : les soldats éthiopiens luttaient contre leur propre tanks ! Grâce à cette technique, le FPLE passa du statut d’armée de guérilla à celui d’armée mécanisée.

Mais il n’avait pas prévu que l’Union soviétique viendrait à la rescousse du Derg en 1977 !
Ce fut une période difficile : la marine de l’armée rouge pilonna les positions du FPLE le long des côtes, Moscou envoya trois mille conseillers militaires et un pont aérien vers Addis Abeba déversait quantité d’armes. On estime que l’armée éthiopienne a reçu à l’époque 1.000 tanks, 1.500 véhicules blindés ainsi que 90 avions de chasse et hélicoptères de combat. Fort du soutien soviétique, Mengistu lança en février 1982 une offensive d’envergure contre l’Erythrée : la campagne « Etoile Rouge » avec ses 150.000 hommes, la plus grande bataille que l’Afrique connut depuis la Seconde Guerre mondiale.

Malgré tout cela, Mengistu n’est pas venu à bout du FPLE…
Ca a quand-même été la période la plus dure de toute la lutte pour l’indépendance. Le FPLE a dû abandonner des positions qu’il avait conquises pour opérer un repli stratégique. Par ailleurs, Mengistu avait obtenu du Soudan qu’il ferme complètement sa frontière avec l’Erythrée : pendant des semaines, plus de pétrole, de nourriture ni les autres fournitures qui étaient habituellement envoyées depuis le Soudan. Plus de possibilités non plus pour les réfugiés de rejoindre des camps derrière la frontière. Malgré tout, l’armée éthiopienne ne parvint pas à éliminer le FPLE. Il faut dire que ce mouvement était très bien organisé. Certes, les soldats éthiopiens étaient plus nombreux et mieux équipés. Mais ils ne faisaient qu’obéir aux ordres d’un dictateur. De leur côté, les combattants du FPLE étaient mieux entraînés et leur motivation était plus grande.
Finalement, la campagne « Etoile Rouge » marqua un tournant dans ce long combat pour l’indépendance : c’était la dernière fois que le gouvernement éthiopien menaçait réellement la résistance. Quand l’offensive prit fin après des mois de combat, le FPLE commença à récupérer les positions qu’il avait dû abandonner. Quelques années plus tard, l’Union soviétique, au bord de l’effondrement, annonça à Mengistu qu’elle cesserait de lui fournir des armes. Le gouvernement éthiopien commençait à vaciller. Il devait non seulement affronter la résistance érythréenne, mais aussi d’autres groupes nationalistes qui s’étaient formés ailleurs en Ethiopie. Parmi ces groupes, le Front de Libération des Peuples du Tigré (FLPT) combattit avec les Erythréens. Au départ, ce mouvement voulait l’indépendance pour les habitants de la région du Tigré. Mais le FPLE savait combien il pouvait être dangereux d’opérer des divisions selon les nationalités et conseilla : « Vous êtes Ethiopiens avant tout ; c’est en tant qu’Ethiopiens que vous devez vous battre et encourager tous vos compatriotes à renverser la dictature militaire ». Ce qui arriva en 1991 : le Derg tomba, Mengistu s’enfuit et après trente ans de combat, l’Erythrée devint indépendante.

Après tous ces changements, comment évoluèrent les relations entre l’Ethiopie et l’Erythrée ?
L’Ethiopie est un pays composé de différentes ethnies. Que ce soit avec Menelik II, Sélassié ou Mengistu, le régime au pouvoir n’a jamais représenté la diversité du peuple éthiopien. Le pays a toujours été dirigé par des minorités qui agissaient dans leurs propres intérêts, créant des inégalités très fortes au sein de la population. Lorsqu’un nouveau gouvernement éthiopien a pris le pouvoir en 1991, tout le monde pensait que les choses allaient changer. Moi-même, j’ai accepté de travailler comme diplomate pour ce gouvernement. L’Erythrée aussi avait beaucoup d’espoir. En devenant indépendante, elle avait privé l’Ethiopie d’un accès à la Mer Rouge. Mais le président érythréen, Isaias Afwerki, proposa de créer une zone de libre-échange entre les deux pays. De la sorte, les Ethiopiens pouvaient disposer des ports d’Erythrée avec une grande facilité. Les bases d’une coopération entre les pays de la Corne de l’Afrique étaient posées et il semblait que la paix allait revenir pour de bon.

Mais vous avez vite déchanté ?
Depuis 1991, Meles Zenawi, leader du mouvement Tigré, dirige l’Ethiopie. Et il n’a pas de vision politique. Il a perpétué la tradition, gouvernant pour ses propres intérêts et ceux de son entourage sans tenir compte de la diversité ethnique du pays. De plus, plutôt que de chercher à adapter les institutions héritées de Mengistu, le nouveau gouvernement les a tout simplement détruites. Par exemple, il a démobilisé l’armée du Derg plutôt que d’ouvrir un dialogue démocratique afin de voir comment les choses pouvaient évoluer. Beaucoup d’officiers qui avaient passé leur vie dans l’armée se sont ainsi retrouvés sans travail. Le nouveau gouvernement a tout bonnement détruit le corps de l’Etat éthiopien. Evidemment, en voyant cela, l’ambassadeur US était aux anges : l’Ethiopie était à nouveau à la merci des intérêts impérialistes.

 

 Source :  Investig’Action

Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.

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